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La Pépinière urbaine d’Antananarivo: concevoir des aménagements de proximité avec les habitant.e.s

Clémentine Laratte Warde; Rina Soafara; Olivier Bedu

Antananarivo, capitale et principal pôle économique de Madagascar, connaît une urbanisation rapide et peu maîtrisée. Cette dynamique exerce une forte pression sur les infrastructures et accentue des déséquilibres socio-spatiaux. L’extension informelle et la densification des quartiers périphériques se traduisent par un habitat précaire, la réduction des espaces collectifs et l’aggravation des inégalités. Les rares espaces ouverts jouent un rôle social crucial mais sont fortement disputés  entre groupes sociaux et activités, fragilisant leur fonction inclusive, notamment au détriment des populations vulnérables. Parallèlement, la congestion routière chronique et la dégradation des infrastructures piétonnes limitent fortement la mobilité,  alors même que plus de 70 % des habitants recourent à la marche pour leurs déplacements quotidiens. Face à ces défis la « Pépinière Urbaine d’Antananarivo » porte une démarche expérimentale d’aménagement participatif sur des espaces publics et des aménagements de mobilité douce.  Mise en œuvre par le Gret et Cabanon Vertical en partenariat avec la Commune Urbaine et financée par l’Agence française de développement, elle constitue un projet pilote visant à expérimenter des micro-aménagements conçus avec les habitant.e.s. Le projet adopte une approche fondée sur la co-construction avec les usagers et l’inclusion des groupes sociaux vulnérables, afin de promouvoir la cohésion sociale et des pratiques innovantes de gestion des communs urbains. En associant étroitement les autorités locales, la PUA vise à garantir la durabilité des interventions et à constituer un modèle reproductible pour les interventions  urbaines futures.

Une ville confrontée à de nombreux défis, mais qui manifeste une volonté de construire la ville différemment

Antananarivo une ville dense. Par LARATTE, 2025
Antananarivo une ville dense. Par LARATTE, 2025

L’agglomération d’Antananarivo absorbe la majorité des nouveaux habitants urbains et concentre près de la moitié de la population urbaine de Madagascar. La capitale connaît une croissance démographique rapide, avec un taux annuel de +4,9 %. L’aire urbaine rassemble aujourd’hui plus de 3,5 millions d’habitants, contre 175 000 en 1950. Cette dynamique, liée au rôle économique central de la capitale – où se concentre environ 40 % du PIB national – exerce une pression croissante sur les infrastructures et les réseaux urbains.

La congestion routière, déjà importante, s’accentue d’année en année et constitue un enjeu majeur pour le développement futur de la ville. La croissance urbaine d’Antananarivo se traduit par une extension souvent informelle et mal planifiée des quartiers périphériques. 

La forte pression foncière favorise l’essor d’un habitat précaire, au détriment de l’espace collectif, limitant les lieux de rencontre, de repos et de circulation piétonne. L’absence de régulation foncière et d’aménagement adapté accentue les inégalités spatiales. Les quartiers populaires des 2e, 3e, 5e et 6e arrondissements, où se concentre une grande partie de la population à faibles revenus, incarnent particulièrement cette densification spontanée et la disparition des «espaces de respiration» urbains.

À Antananarivo, comme dans de nombreuses villes africaines, coexistent des espaces publics formels (parcs, stades, places de marché) et des espaces vacants, souvent en friche ou utilisés comme dépotoirs, mais parfois spontanément investis par différents groupes pour des usages sportifs, culturels, sociaux ou commerciaux. 

La complexité foncière de ces terrains limite leur valorisation mais en fait des lieux de rencontre stratégiques, particulièrement dans les quartiers populaires denses. Compte tenu de la configuration des logements, souvent limités à une pièce par ménage, l’essentiel du temps libre se passe dans l’espace public. Leur rareté engendre une forte compétition entre groupes sociaux et activités, créant des inégalités dans l’accès et la jouissance de ces espaces, souvent au détriment des populations vulnérables (femmes, personnes âgées, enfants, minorités culturelles ou ethniques). Ces lieux jouent néanmoins un rôle majeur dans la cohésion sociale, favorisent les dynamiques collectives et apparaissent comme des leviers d’intégration sociale.



Les effets de l’urbanisation non maîtrisée se répercutent directement sur les conditions de circulation, marquées par des embouteillages chroniques et une insuffisance des transports en commun. La mobilité quotidienne est difficile et dangereuse, en particulier pour les usagers non motorisés.  Alors que plus de 70 % des Tananariviens ont recours à la marche dans leurs déplacements quotidiens, les infrastructures piétonnes sont souvent dégradées ou occupées par des marchands et des véhicules en stationnement. 

La Commune Urbaine d’Antananarivo (CUA), compétente en matière de planification urbaine, souhaite expérimenter des approches différentes pour la mise en œuvre des projets urbains et l’aménagement d’espaces publics. Consciente des limites des approches classiques de sensibilisation, elle souhaite faire évoluer ses pratiques en associant d’avantage les habitants de la conception à la gestion.


Mettre en valeur la maîtrise d’usage et l’inclusion des divers usagers, et encourager la co-gestion entre les usagers et les autorités locales

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La démarche des pépinières urbaines place les habitants au centre des réflexions et des actions en mobilisant des méthodes sensibles aux usages et aux expériences des habitants, la « maitrise d’usage ». Cette approche pragmatique et ascendante permet d’innover vis-à-vis d’interventions classiques où les solutions émergent d’analyses réalisées par des techniciens. Elle permet plus largement de mobiliser les populations et les encourager à davantage s’investir dans le bon usage et l’entretien des aménagements.

A Antananarivo, une stratégie genre a été formulée et une attention particulière a été apportée à l’inclusion des différentes catégories d’usagers. Lors du diagnostic, des consultations ont été organisées pour faire émerger les besoins spécifiques des femmes et des jeunes et les traduire dans les propositions d’aménagements. Un fond d’appui a été mis en place pour appuyer l’organisation d’activités favorisant la mixité des usages et des publics, notamment portées par des associations de jeunesse, sportives et des collectifs féminins. Des formations en entreprenariat et des ateliers sur le leadership féminin et l’égalité des genres ont été organisés pour explorer la confiance en soi et déconstruire les stéréotypes.



Parallèlement aux chantiers de travaux, des comités de gestion sont constitués sur chaque site en impliquant des acteurs représentatifs des usagers et les autorités publiques. Les rôles et responsabilités de chaque partie prenante dans l’entretien et la maintenance des sites sont définis dans des conventions de cogestion.

Ses membres font formés et accompagnés en vue d’assurer leurs responsabilités dans la durée et de mobiliser des financements dédiés à la gestion du site. Les agents municipaux sont associés à toutes les activités en vue de favoriser l’appropriation de cette démarche par la CUA et sa dissémination dans d’autres interventions urbaines.


Des infrastructures améliorées et renforcées, des sites plus attrayants pour les femmes, les enfants et les personnes âgées, ainsi que des usagers plus responsables

Dans les deux premiers sites aménagés (Andraisoro et Mandroseza), les espaces publics étaient traditionnellement fréquentés par une population majoritairement masculine, autour des terrains de basket et de pétanque. Cette situation limitait l’accès des femmes, des enfants et d’autres groupes, qui percevaient ces lieux comme peu accueillants ou peu adaptés à leurs besoins. L’intervention de la Pépinière Urbaine a visé à transformer ces sites en véritables espaces communs, favorisant la mixité sociale et générationnelle par des aménagements inclusifs, la diversification des usages et une gouvernance partagée. Les aménagements réalisés sur les deux sites ont transformé ces lieux en espaces plus sûrs, accessibles et confortables pour une diversité de publics. 


Avant (2022) et après (2025) les transformations d’Andraisoro. Par BEDU
Avant (2022) et après (2025) les transformations d’Andraisoro. Par BEDU

Les besoins des femmes, des enfants et d’autres groupes ont été intégrés à travers l’ajout d’infrastructures adaptées : gradins ombragés, pare-ballons, aires de jeux sécurisés pour enfants, fresques décoratives. Ces évolutions ont ouvert la voie à de nouveaux usages spontanés – repos, prises de selfies, tournages de clips, jeux de société, lecture, danse – et renforcé le caractère inclusif des sites

Cette transformation a été amplifiée par l’accompagnement d’une vingtaine d’associations locales dans le cadre du fonds d’appui, permettant d’organiser à Andraisoro une dizaine d’animations ponctuelles et des activités récurrentes telles que des tournois d’échecs, cours de zumba, foires de crochet, formations à la pâtisserie et au charbon écologique. 

Cette offre élargie attire des publics plus variés : la fréquentation féminine a progressé de 20 % avant-projet à 35–45 % selon les jours et activités. Les enfants représentent jusqu’à 50 % des usagers lors des animations, et les seniors occupent désormais les zones de repos ombragées. Les femmes s’investissement davantage dans l’organisation d’activités et portent des initiatives. Cette dynamique favorise de nouvelles interactions sociales: solidarités entre parents, échanges intergénérationnels, événements collectifs. Le partage des espaces se fait par la négociation et l’entente, réduisant tensions et conflits d’usages notamment entre sportifs et marchandes.


Avant (2022) et après (2025) les transformations de Mandroseza. Par BEDU
Avant (2022) et après (2025) les transformations de Mandroseza. Par BEDU

La gouvernance participative des sites a également permis d’instaurer des formes de co-responsabilité entre usagers, associations et municipalité. À Andraisoro, le comité de gestion compte une participation féminine encore minoritaire mais réelle (2 femmes sur 6) et la mixité est inscrite dans le règlement intérieur. Ses membres assurent l’entretien et la régulation des usages, et les initiatives locales de nettoyage et de sensibilisation se sont multipliées. 100% des usagers interrogés déclarent vouloir prendre soin des équipements. Ces dynamiques traduisent un changement progressif dans la perception et l’appropriation des espaces publics. 

La CUA note un intérêt croissant des jeunes pour être impliqués dans la gestion des espaces publics, ouvrant la voie à la dissémination de la démarche dans d’autres quartiers. Les deux sites confirment le rôle central des espaces publics dans la cohésion sociale.  La comparaison entre Andraisoro -où les activités du fonds d’appui ont été déployées- et Mandroseza – où ces activités sont en cours de préparation - souligne l’importance d’articuler aménagements, animation et gouvernance inclusive pour transformer durablement l’espace public en commun urbain.


Diversité des usages et des utilisateurs sur le site Mandroseza. Par BEDU 2025
Diversité des usages et des utilisateurs sur le site Mandroseza. Par BEDU 2025

La Pépinière urbaine démontre que les approches participatives et expérimentales peuvent transformer durablement la fabrique des villes africaines

L’expérience de la PUA illustre le potentiel des approches participatives et expérimentales dans le contexte africain marqué par une urbanisation rapide et souvent non maîtrisée. En redonnant une place centrale aux habitant.e.s, ce projet contribue à la réhabilitation des espaces publics comme leviers de cohésion sociale, d’inclusion et d’innovation urbaine. 

L’émergence de formes de co-gestion entre habitant.e.s, associations et municipalité souligne également un changement dans la perception et l’appropriation des communs urbains. Les dynamiques initiées restent toutefois fragiles et méritent d’être accompagnées pour s’ancrer durablement dans les perceptions et pratiques. 

Des défis demeurent, notamment en matière de sécurisation foncière dans un cadre juridique complexe. En effet, la PUA avait initialement prévu de travailler sur des terrains domaniaux mais les efforts de médiation engagés avec les propriétaires fonciers pour l’établissement des conventions d’occupation n’ont pas abouti et les sites ont dû être abandonnés au profit de sites appartenant à la CUA. Ces obstacles révèlent l’importance d’un dialogue renforcé entre acteurs publics et privés pour inscrire ce type d’initiative dans les pratiques locales. 

L’enjeu est désormais de consolider ces acquis et de faire de la Pépinière urbaine un modèle reproductible, non seulement pour Antananarivo mais aussi pour d’autres villes malgaches et africaines. Une question clé reste ouverte : comment institutionnaliser et financer ces démarches tout en préservant leur caractère inclusif et expérimental ?



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