
Ahmadou Doukona Haman
Le projet d’abris en sac de terre et de pierre s’inscrit dans une approche de résilience, d’écoconstruction et d’autoconstruction. Pendant longtemps, l’abri d’urgence a été associé à la tente plastique, malgré les pollutions qu’elle génère : transport et logistique liés à son importation, puis déchets plastiques mal gérés en fin de vie. La construction que nous avons mise en place est inspirée d’une construction appelée « super adobe » faite en boudins de sable. Ici, la construction utilise les matériaux les plus accessibles (pierre, terre, tiges de mil, paille), associés à des plastiques recyclés. Ces plastiques sont les sacs vides des denrées alimentaires fréquemment disponibles dans les villes et villages de la région et les bouteilles plastiques qui, elles, sont transformées. Les bénéficiaires premières de ce projet sont les personnes déplacées internes de Mouhour dans le département du Mayo-Tsanaga à l’Extrême-Nord Cameroun. Ces dernières ont été contraintes de fuir leur village d’origine pour trouver refuge à Mouhour à cause des attaques de Boko Haram. Ainsi, cette construction est développée avec l’apport des associations humanitaires de la localité et vient résoudre la problématique systémique due au manque de logements. Le projet permet aux PDI de construire eux-mêmes leur logement en incluant des pratiques constructives propres à leurs cultures et en participant à la dépollution due aux plastiques.

Mouhour, laboratoire de construction solidaire et low-tech
La conjoncture mondiale montre une forte hausse du nombre de personnes déplacées internes. Selon le journal Grid de 2024, « le nombre total de personnes vivant en situation de déplacement interne a augmenté de 51 pour cent au cours des cinq dernières années, record de 75,9 millions de personnes dans 116 pays à la fin de l’année 2023 ». Une situation qui dure depuis plusieurs années, mais aussi allant grandissante à cause de la situation sécuritaire qui se dégrade de plus en plus dans le monde. Et quelquefois à cause de la problématique du changement climatique avec les inondations, les tsunamis, les sécheresses extrêmes, etc. Quoique n’étant pas la raison la plus importante, la question de la sécurité financière et de la recherche du bien-être induit aussi des déplacements des personnes. Depuis les années 2014, plusieurs points frontaliers dans des pays comme le Cameroun, le Nigeria et le Tchad sont attaqués par les adeptes de la secte Boko Haram.

En 2023, plusieurs attaques dans le village Magoumaz dans le département du Mayo-Tsanaga au Cameroun ont été subies, ce qui imposa le déplacement de plusieurs centaines de personnes qui se réfugient à Mouhour près de la ville de Mokolo. Dans le cadre de notre projet de construction, il est question des personnes déplacées à cause des conflits armés orchestrés par Boko Haram. Certes, depuis plusieurs années, la question d’abris pour déplacés ou réfugiés est traitée par les organisations non gouvernementales avec des stratégies qui portent beaucoup de fruits. Mais nous voulons ici apporter des idées pour arriver à parfaire ce travail avec des solutions résilientes qui pourront permettre la réduction des trafics internationaux et l’utilisation accrue des matières plastiques reconnues polluantes. La solution proposée est aussi liée à la question de l’accès très limité à l’eau dans la localité.
Cela ne permet donc pas de construire avec les techniques typiquement traditionnelles comme le pisé ou les briques de terre crue. Car ces constructions nécessitent beaucoup d’eau. Les personnes déplacées internes de Mouhour (bénéficiaires) de ce projet sont les principaux acteurs de cette architecture que nous voulons mettre en place. L’idée initiale découle du besoin de mettre en place une construction qui puisse permettre une résilience à la fois matérielle et technique. Avec l’appui de l’association ARDHU et de l’UNICEF, nous avons mené une première phase de test de cette construction en sacs de terre et de pierre. La construction en sac de terre découle des pratiques militaires pour trouver des abris rapidement et aussi pour bien être protégés. Ce qui progressivement sera transformé en construction en boudins de sable.
De l’étude au chantier : la méthodologie d’un habitat résilient
La méthodologie s’articule en plusieurs étapes dans la conception; La première étape est l’analyse. Une analyse du contexte géographique, de la disponibilité des matériaux, des besoins réels des communautés et des constructions endogènes de cette localité. En suite vient la co-conception avec des ateliers réunissant les PDI, les acteurs humanitaires (UNHCR, CDHC), les associations (ARDHU, WOMEN’S OFFICE) et les professionnelles de la construction pour les réflexions sur les solutions résilientes et autoconstructibles par les PDI elles-mêmes ; c’est ici que sont nées les idées de construction low-tech sur lesquelles se base ce projet. Enfin, la mise en place de la construction. La construction en sac de terre et de pierre découle de la construction en boudin de sable. En Afrique, les sacs de terre sont souvent utilisés pour les murs de soutènement ou les terrasses de protection des routes contre les érosions en saison pluvieuse. Ici nous construisons une maison avec cette technique, ce qui permet la mise à l’abri rapide des PDI et surtout l’implication de celles-ci dans les constructions.
Dans le but d’inciter à une résilience rapide. Avec cette méthode, on a la liberté du choix des formes de construction, même si les formes proposées se concentrent sur le circulaire. La première proposition est la construction unique avec des cloisonnements internes faits en tige de mil tissé.

La construction communautaire utilise des ressources recyclées et locales pour des logements résilients
La mise en œuvre de la construction se résume en 3 parties. Premièrement le rassemblement des matériaux, pour avoir les sacs vides, la stratégie que nous avons mise en place et l’implication des commerçants des villes environnantes dans cette œuvre humanitaire. Une façon de lancer la philanthropie dans cette société. Les commerçants sont fréquemment en possession des sacs vides, alors après leur avoir expliqué le projet, nous avons mis en place un système de collecte des sacs vides.
En même temps nous avons lancé la collecte des matériaux de remplissage (pierres et terre), et aussi les autres matériaux entrant dans la construction (la paille et les tiges du mil, les plastiques à recycler). Dans un second temps, nous avons lancé la construction du prototype avec la fondation. Une fouille en rigole de 20 à 30 cm de profondeur est réalisée pour accueillir une assise de sacs de pierre.
À la suite, les extrusions sont exécutées avec une construction dans le style d’appareillage demi-sac respectant le même principe que l’appareillage à demi-brique. La toiture est faite des matériaux locaux traditionnellement utilisés pour la réalisation des toitures. Il s’agit en l’occurrence du bois, de la paille et surtout des tiges de mil, un matériau très spécial dans notre construction.
Le dernier point de la construction de cet abri est la finition. C’est la phase de protection des structures et de l’embellissement. Les surfaces intérieures et extérieures sont badigeonnées de torchis pour protéger les sacs. L’innovation prend ses marques dans cette construction avec ses finitions. Il s’agit d’une cloison en tige de mil tissée. Cela est une amélioration de la technique traditionnelle qui utilise les tiges pour faire les toitures. Ici nous tissons en double couche les tiges de mil et nous utilisons cela pour la séparation des volumes.

Le low-tech et la résilience communautaire en marche: Les PDI acteurs de l’amélioration de leurs abris
Ils ont commencé à construire eux-mêmes un hangar de réunion dans le camp pour leurs échanges avec les ONG. En effet, ce projet a permis aussi l’ouverture à la philanthropie locale. Avec la dynamique de collecte des sacs auprès des commerçants, nous constatons que les personnes sont plus ouvertes pour apporter leur aide aux personnes déplacées internes. L’association ARDHU (Action pour le Respect des Droits de l’Homme et Dignité humaine) sera bien plus à l’aise pour les rencontres dans le camp de Mouhour.
En effet, avec le hangar qui est en cours de finalisation, il sera plus facile de réunir les PDI dans un lieu pour les entretiens. Bien que le projet ait eu du succès auprès des personnes déplacées, il y a ici plusieurs défis à relever. Le camp de Mouhour, qui abrite environ 600 personnes, est largement délaissé par les ONG et reçoit peu d’aide. C’est ce que nous a décrit M. TCHANA Gildas, président de l’association ARDHU, et c’est grâce au financement CERF-UNICEF du projet « réponse d’urgence multifactorielle (WASH ; Nutrition et Protection de l’enfance) dans la région de l’Extrême-Nord » qu’ARDHU fait ses premiers pas dans l’aide aux personnes déplacées de Mouhour. Alors il est toujours très complexe d’accéder au minimum nécessaire pour la nutrition dans ce camp, ce qui nous a énormément ralenti dans la construction du premier prototypage. Les PDI avaient besoin de se nourrir et nous ne disposions pas d’un financement à cet effet et aucun autre d’ailleurs.

Après la phase d’incubation du 03 au 28 mai, nous avons constaté la satisfaction des PDI et l’envie de continuer ce projet. Bien que je sois actuellement en Belgique pour la finalisation de la formation en innovation sociale de l’ESA Saint Luc, nous sommes restés en contact avec les dirigeants des PDI et l’association ARDHU.
Et aujourd’hui, après des accords de collaboration, nous orchestrons un nouveau déploiement sur le site de Mouhour pour la réalisation, des abris pour des familles nombreuses des PDI. Nous constatons qu’une case en sacs de terre et de pierre se construit en 6 à 11 jours, soit beaucoup plus rapidement qu’une construction en briques de terre, et avec une consommation d’eau bien moindre. Le logement que nous proposons est aussi plus sécurisé que les bâches plastiques qui périssent rapidement et induisent la pollution des sols communément utilisées par les ONG. Et, avec la mise en place du système de collecte des sacs près des commerçants, le coût de la construction reste uniquement lié à la toiture et à la main d’œuvre. D’où le coût bas.
En somme, il est question de la mise en place d’une réponse en deux appuis à la problématique du manque de logement dans les camps pour personnes déplacées ou réfugiées. Il est question d’une part d’une technique de construction simple connue et écologique avec des matériaux très accessibles et d’autre part de la mise en place d’une philanthropie locale de proche en proche et de la résilience. Après la première phase d’incubation de ce projet, les retours sont positifs. Aujourd’hui en pleine recherche de financement avec nos collaborateurs, nous nous sommes donnés pour objectif de faire du camp de Mouhour le premier camp avec les constructions en sac de terre et de pierre avec des cloisons faites de tiges de mil tissées. Avec la dynamique de la philanthropie locale et la collaboration avec ARDHU, nous faisons un pas chaque jour.
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