
Dr Joseph Magloire OLINGA OLINGA; Dr Rodrigue NANA NGASSAM
À Douala, capitale économique du Cameroun, les trottoirs, carrefours et jardins publics se transforment en véritables arènes de survie et d’innovation. Avec plus de quatre millions d’habitants, la ville incarne le paradoxe des métropoles africaines : une vitalité économique portée par l’informel, mais qui se heurte aux impératifs de régulation urbaine. Vendeurs ambulants, motos-taxis et micro-commerces colonisent l’espace public, créant une dynamique de résilience pour des milliers de ménages, tout en exacerbant les tensions sur la salubrité, la mobilité et l’équité territoriale. Face à ce dilemme, les autorités oscillent entre répression et laisser-faire, comme en témoignent les opérations « Douala Clean City » ou « Restituer le Trottoir aux Piétons ». Pourtant, ces mesures peinent à endiguer un phénomène ancré dans les réalités socio-économiques locales. Comment transformer ces espaces contestés en leviers d’inclusion ? Cet article explore les défis urbains de la ville de Douala, miroir des tensions entre informalité et modernité en Afrique, et propose des pistes pour une gouvernance urbaine incluant planification stratégique et reconnaissance des pratiques populaires.

Les dynamiques d’appropriation des espaces publics à Douala : entre chaos apparent et ordre informel
La notion d’espace public pose un problème de définition. Pour les urbanistes et géographes, l’espace public est considéré comme la partie du domaine public non bâtie, affectée à des usages publics. De manière pragmatique, « l’espace public urbain peut être défini comme un espace commun à une pluralité d’acteurs, mais dont un pouvoir (État, président, ministères, mairies, communautés ethniques) est garant de l’accès et de l’usage (sous des formes différentes) » (Leimdorfer, 1999 : 53). Il s’agit tout d’abord de l’espace matériel : l’espace de circulation (la voirie : rues, avenues, trottoirs, carrefours, places) et les espaces de sécurité (sous fil à haute tension, canaux d’égouts), les espaces ouverts communs, tels que les parcs et jardins, les marchés, les gares routières, et les espaces fermés d’usage public, tels que les écoles, les édifices publics.
À Douala, capitale économique du Cameroun et chef-lieu de la région du Littoral, la ville est envahie depuis des années par un ensemble d’activités économiques qui n’aurait pas trouvé place ailleurs. Impossible de circuler dans cette métropole sans être frappé dans le paysage par un fouillis général. On assiste à une véritable colonisation des rues et des espaces vides qui sont transformés de façon anarchique en des lieux de débrouillardise.

Que ce soit en plein centre-ville, dans les abords des marchés, des immeubles, au bord des routes, des carrefours, sur les trottoirs, ou en plein air, les activités commerciales brillent par leur visibilité et leur surprésence. Les activités commerciales les plus observées concernent la vente des produits vivriers, de vêtements, de chaussures, du petit matériel de quincaillerie et électronique, la pharmacie de poteau ou la librairie de poteau, l’implantation des boutiques amovibles, les points de transferts d’argent et les call-boxes, etc. La ville de Douala connaît un phénomène de sur-massification continue, accentué par la crise économique qui a frappé le Cameroun dans les années 1980 et qui s’est aggravée dans les années 1990. Cette crise, marquée par des restructurations économiques, la privatisation et la liquidation de grands groupes publics et parapublics, s’accompagne d’un phénomène migratoire multifonctionnel.
Chaque jour, des populations en provenance des campagnes et des zones de guerre convergent vers la ville, développant des réseaux et des pratiques illicites qui compromettent l’efficacité d’une véritable politique urbaine (Nana Ngassam, 2020). De même, l’occupation de l’espace questionne les procédures d’attribution y afférentes.
Les discours d’acteurs concernés montrent que les pratiques se partagent entre des procédures légales et des occupations anarchiques qui se légitiment d’un pouvoir social sur l’espace (Nana Ngassam, 2024 : 6). Malgré l’interdiction du commerce sur le domaine public par l’Arrêté municipal n°030/AM/CUD/CAB6MAIRE/DAJC/2025 du 04 avril 2025 portant interdiction de l’occupation irrégulière du domaine public dans la ville de Douala, de nombreux vendeurs de rue s’y installent faute d’une offre formelle suffisante de boutiques ou de marchés adaptés. Cette appropriation informelle des trottoirs, jardins et espaces de repos est tolérée par les piétons, malgré les désagréments qu’elle engendre, dans l’indifférence générale. Les vendeurs informels s’approprient ces espaces comme des territoires privés (où chacun délimite son « bout de trottoir »), régis par des règles tacites d’occupation et de transmission où seuls les départs prolongés ou les décès libèrent un emplacement. La presse locale critique régulièrement l’incapacité des autorités à réguler efficacement cette situation, qui contribue à l’insalubrité et à la congestion urbaine. Mais face à cela, les pouvoirs publics oscillent entre laisser-faire et inertie, traduisant une gestion urbaine peu efficace. L’absence de mesures adaptées maintient l’équilibre précaire entre informalité et nécessité économique, révélant l’incurie de l’action municipale et laissant persister un système parallèle où l’informel domine le droit.

Les errances de l’action publique : entre laisser-faire et laisser-aller
Les politiques publiques de la ville de Douala présentent généralement une complexité qui ne facilite pas leur lisibilité. Bien qu’essentielles à la régulation sociale, elles sont critiquées pour leur faible efficience. Le pouvoir, défini comme la capacité à produire des résultats (Imbeau et Couture, 2010), nécessite une implication forte des autorités, notamment de la police administrative. Toutefois, les municipalités tolèrent souvent des pratiques favorisant l’installation d’un désordre urbain. Tolérer, ici, signifie ne pas interdire une activité pourtant interdite (Tallineau, 1978). Or, l’État, garant de la règle de droit, possède les moyens de réprimer les violations (Foumena, 2019). Malgré cela, les occupants illégaux des espaces publics à Douala échappent à l’application des lois et règlements, ce qui fragilise la gouvernance locale et crée des disparités dans l’application des règles.
En acceptant tacitement ce désordre, les autorités locales en viennent à institutionnaliser une forme de laisser-faire qui sape la crédibilité des institutions publiques. Cette absence de contrôle impacte négativement l’image de Douala, affectant son attractivité économique et son développement durable. C’est cette inapplication du droit qui interroge (Grabias, 2015 : 108) alors que le Cameroun dispose d’un arsenal de textes considérable en matière urbanistique et foncière.
On a pris le soin de mesurer l’ampleur de la tolérance tacite de l’administration à Douala (Keutcha Tchapnga, 1992 : 202) et le bilan est sévère. À une rue strictement réservée à la circulation des biens et des personnes s’oppose une rue où survivent les groupes économiques les plus vulnérables. On constate une colonisation des espaces publics par des entrepreneurs de l’informel de tout ordre et de différents âges aux horizons divers en quête de survie et de mieux-être. Femmes, jeunes, adolescents, vieillards, tous peuplent les espaces publics à Douala au mépris des textes. Ainsi, en s’abstenant de combattre avec toute la rigueur de la loi, le désordre s’installe ; ce qui est de nature à compromettre la réalisation des politiques publiques urbaines. De plus, il apparaît, à l’observation du comportement de l’administration, que son laisser-faire entraîne des conséquences importantes tant sur le plan de la salubrité, du cadre de vie, de la dénaturation du décor urbain que sur l’attractivité et constitue un affront à la dignité de la capitale économique du Cameroun.
Malgré la disponibilité de nombreux emplacements dans les équipements marchands publics, la majorité des commerçants informels refuse de rejoindre ces espaces structurés. Les opérations de déguerpissement menées par la police municipale et les forces de maintien de l’ordre restent peu efficaces, les commerçants se réinstallant aussitôt après l’intervention des autorités.
Ces « opérations coups de poing » provoquent des tensions : d’un côté, les autorités municipales s’efforcent de faire respecter la réglementation ; de l’autre, les vendeurs illégaux défendent leur espace par la force. Malgré les mises en demeure officielles, les démolitions, les déguerpissements ou les libérations des espaces publics occupés illégalement et anarchiquement, les réoccupations sont systématiques. Ce cycle illustre l’incapacité des autorités à imposer une régulation durable et à encadrer efficacement l’usage de l’espace public, laissant le désordre urbain s’ancrer dans le quotidien des citadins (Bouquet et Kassi-Djojo, 2014).

La persistance de ces affrontements témoigne de l’échec d’une approche répressive déconnectée des réalités sociales. De plus, pour de nombreux acteurs, l’espace public constitue une forme de rente spatiale informelle, façonnée par des pratiques de corruption. Les autorités municipales imposent parfois des prélèvements sous forme de taxes sur des activités commerciales pourtant interdites dans l’espace public. Par ailleurs, des réseaux clientélistes et des groupes influents exercent un contrôle informel sur ces zones, consolidant un système opaque où l’occupation illégale de l’espace devient une ressource exploitée à des fins économiques et politiques.
Pour une gouvernance urbaine adaptée aux réalités locales : vers une gestion multifonctionnelle de l’espace public
Le caractère d’une ville se mesure à la qualité de ses rues, de ses places, de ses marchés et de ses espaces publics. À Douala, ces espaces ne sont plus de simples lieux de circulation ; ils sont devenus des lieux de vie, de commerce et d’interaction sociale. Des trottoirs aux parcs, des carrefours aux espaces interstitiels, ces lieux structurent le quotidien urbain, en particulier pour les populations les plus précaires. Depuis le Plan Dorian de 1959, plusieurs politiques ont tenté d’organiser le développement urbain de Douala.
Elles ont ambitionné de structurer les infrastructures et de réguler les flux urbains. Toutefois, leur impact reste limité: la gouvernance urbaine souffre de fragmentation, les responsabilités sont mal réparties, et les décisions restent souvent court-termistes. Ce constat interpelle : il devient impératif de repenser les mécanismes institutionnels afin de sortir de cette impuissance chronique de la puissance publique. Parallèlement, l’informalité urbaine, longtemps perçue comme transitoire, persiste et se structure. Les observations actuelles montrent que l’articulation entre secteur formel et informel ne s’efface pas mais tend à coexister durablement. Cela impose une nouvelle manière de penser l’espace public : non plus comme un lieu à vider ou à normaliser, mais comme un espace pluriel à organiser.

Dans ce contexte, la gestion multifonctionnelle de l’espace public apparaît comme une réponse innovante. Il s’agit d’une stratégie d’aménagement qui permet à un même lieu d’accueillir plusieurs usages, selon les temporalités : commerce le matin, détente à midi, culture le soir. Ce modèle rompt avec une vision segmentée de la ville, pour favoriser des synergies entre les fonctions sociales, économiques, écologiques et culturelles. Cette approche suppose d’impliquer davantage les citoyens dans la planification urbaine. Intégrer les préoccupations, les besoins et les initiatives locales devient essentiel, en particulier pour la voirie et les espaces publics. L’objectif est de favoriser une cohabitation respectueuse des usages, dans une logique d’appropriation partagée.
Concrètement, cela signifie repenser l’usage d’espaces urbains résiduels ou sous-utilisés. Par exemple, une zone naturelle d’expansion de crues, souvent non constructible, peut devenir un parc multifonctionnel intégrant des activités économiques (commerces de proximité), sociales (jeux), et écologiques (gestion des eaux pluviales, préservation de la biodiversité). À l’échelle de Douala, des carrefours comme Ndokoti ou Deïdo illustrent déjà cette polyvalence spontanée. Face aux difficultés de régulation, plusieurs villes africaines ont adopté des stratégies inclusives : marchés temporaires réglementés, zones réservées aux vendeurs informels, espaces partagés. Kigali, Koumassi, Dakar ou Nairobi ont ainsi expérimenté des formes hybrides de gouvernance urbaine.
À Douala, des initiatives comme « Douala Clean City », « Un commerçant, un balai, une poubelle » ou « Restituer le trottoir aux piétons » illustrent une volonté affirmée d’améliorer la gestion des espaces publics. Néanmoins, ces efforts gagneraient à s’inscrire dans une démarche plus cohérente, intégrée et participative. Les espaces publics demeurent en effet le miroir des dynamiques culturelles locales. À Douala, les marchés informels, les rassemblements spontanés et les occupations quotidiennes témoignent d’usages enracinés.

Certaines rues changent de fonction selon l’heure : elles deviennent successivement lieu de travail, espace de restauration, aire de jeu, scène de veillées ou d’animations culturelles en soirée. Ce qui est parfois vu comme du désordre reflète en réalité la richesse et la complexité d’un tissu social en mouvement. Plutôt que de chercher à éradiquer ces pratiques, les municipalités pourraient en tirer parti. La valorisation des activités nocturnes ou informelles, par exemple, permettrait de générer des recettes nouvelles pour la ville. La gestion multifonctionnelle, en reconnaissant ces dynamiques, propose de structurer l’informalité au lieu de la marginaliser. En intégrant des solutions fondées sur la nature, en adaptant les aménagements aux usages réels, et en favorisant une gouvernance partagée, cette approche transforme l’espace public en véritable écosystème urbain.
Douala, miroir des paradoxes de l’urbanisation
Douala, miroir des paradoxes de l’urbanisation, incarne une dynamique où l’informalité et la modernité s’affrontent tout en se conjuguant. Les initiatives telles que « Douala, Clean City », « Un commerçant, un balai, une poubelle » ou encore « Restituer le trottoir aux piétons » témoignent d’une volonté politique de régulation, mais peinent à résoudre les tensions entre l’ordre formel et les logiques d’appropriation populaires. Pour transformer ces espaces contestés en leviers d’inclusion, une approche innovante s’impose : la gestion multifonctionnelle, alignée sur l’Objectif de Développement Durable (ODD) 11 des Nations Unies, qui promeut des villes « ouvertes à tous, sûres, résilientes et durables ». Pour y parvenir, il est fondamental de reconnaître l’ordre caché de l’informel et d’adopter une gouvernance négociée.
Si la coexistence est acceptée, elle ne saurait être subie. C’est pourquoi l’organisation de la cohabitation spatiale entre activités formelles et informelles dans l’espace public constitue un enjeu fort et concret. En intégrant les pratiques d’occupation informelles dans des projets d’aménagement hybrides, comme le préconise l’ODD 11.3, Douala peut ainsi concilier vitalité économique et salubrité urbaine.

La gestion multifonctionnelle doit également reposer sur la polyvalence temporelle, l’intégration écologique et l’équité spatiale, garantissant un accès sécurisé et inclusif pour tous. De plus, le renforcement des capacités institutionnelles et la promotion de la participation citoyenne sont déterminants pour éviter l’échec des approches autoritaires. En inscrivant ses politiques urbaines dans le cadre de l’ODD 11, Douala pourrait devenir une « ville assemblée », modèle de métropole inclusive, où l’espace public jouerait pleinement son rôle de levier économique, de creuset social et d’infrastructure écologique.
L’avenir des espaces publics à Douala réside non pas dans la répression, ni dans le laisser-faire, mais dans une gestion adaptative, qui valorise les dynamiques existantes tout en les encadrant. Cette vision, portée par une gouvernance inclusive et une planification stratégique, est la clé pour transformer ces « arènes de survie » en leviers de prospérité partagée, au service d’une ville juste et durable.
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