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Liaisons urbaines: Mettre en valeur des espaces publics de proximité dans des villes africaines

Franck Houndégla

Le programme Liaisons urbaines, dédié à la mise en valeur d’espaces publics de proximité de villes africaines, fut mis en œuvre de 2012 à 2017. Il a donné lieu à des réalisations expérimentales et pérennes qui croisent aménagement urbain, design, art et patrimoine, et impliquent des habitants, municipalités, opérateurs culturels, chercheurs en sciences humaines et concepteurs locaux : designers, architectes et artistes plasticiens. Les projets ont pris place à Porto-Novo (Bénin), Ndjaména (Tchad), Casablanca (Maroc), Carthage (Tunisie) et Gorée (Sénégal).Liaisons urbaines s’est intéressé aux petits espaces de proximité, que nous nommons « espaces extérieurs d’usage commun ». L’objectif du programme était d’améliorer la qualité spatiale et esthétique et la valeur d’usage de ces lieux de pratiques citadines au moyen d’interventions concrètes, rapides et de coût raisonnable. Le programme souhaitait aussi s’inscrire dans un soutien à la société civile et aux métiers de la création. Liaisons urbaines, était destiné à impulser et accompagner des dynamiques locales mais pas à assurer le suivi du fonctionnement des sites. L’un des enjeux du programme s’est situé dans la gouvernance des sites une fois les opérations de requalifications accomplies. Ce programme expérimental, qui n’était pas destiné à se pérenniser, s’est diffusé localement. Il fut déclencheur de nouvelles initiatives de requalification d’espaces publics.

Liaisons Urbaines transforms everyday places into vibrant, inclusive, and community-driven urban commons


Programme Liaisons urbaines. Vue de la place vaudou Agonsa Honto, réaménagée dans le cadre du projet « Manger à Porto-Novo », Porto-Novo (Bénin), 2013. Photo : Franck Houndégla
Programme Liaisons urbaines. Vue de la place vaudou Agonsa Honto, réaménagée dans le cadre du projet « Manger à Porto-Novo », Porto-Novo (Bénin), 2013. Photo : Franck Houndégla

Le programme Liaisons urbaines est né d’un questionnement partagé au sein d’un groupe de camarades composé de designers, architectes, opérateurs culturels et spécialistes du patrimoine : « Pourquoi accorde-t-on si peu d’attention à l’aménagement des espaces publics des villes africaines alors qu’ils sont les plus sollicités et utilisés par les habitants » ? Nous constations que les espaces publics officiels, tels les grandes places urbaines et les aménagements végétalisés, conçus par les aménageurs publics selon des modèles importés, étaient envisagés prioritairement comme des espaces de circulation ou d’agrément visuel. Leur utilisation par les citadins, fortement encadrée et limitée par les pouvoirs municipaux, décourageait leur pleine intégration à la vie urbaine.

Le contraste était marquant avec les placettes, trottoirs, terrains ouverts et espaces communautaires, qui faisaient l’objet d’une appropriation, voire d’une prise en charge par les habitants. Considéré comme informel, leur usage était néanmoins toléré par les pouvoirs publics. Le traitement spatial et matériel de ces espaces de proximité, qui jouent un rôle central dans les activités sociales, économiques et culturelles des villes africaines, semblait négligé dans un contexte de forte croissance urbaine qui privilégie la réalisation d’infrastructures, de logements et d’équipements. Plutôt que de se contenter de déplorer la situation, nous avons tenté de monter, avec des partenaires, un projet qui vise à expérimenter et à proposer d’autres façons de fabriquer l’espace public1.

Liaisons urbaines s’est intéressé aux petits espaces de proximité, que nous nommons « espaces extérieurs d’usage commun » — car l’opposition entre espaces publics et privés n’est pas toujours pertinente pour les qualifier. En effet, certains d’entre-eux, situés sur le domaine public, suivent un fonctionnement privatif, tandis que d’autres, de propriété privée, se confondent avec le domaine public du fait d’une continuité spatiale et d’usage. L’objectif du programme était d’améliorer la qualité spatiale et esthétique et la valeur d’usage de ces espaces au moyen d’interventions concrètes, rapides et de coût raisonnable. Développées à l’échelle hyper locale, ces interventions pourraient agir de façon complémentaire aux grandes opérations publiques d’aménagement, plus onéreuses et techniquement complexes, qui se déroulent dans un temps plus long.


Liaisons Urbaines allie design, connaissance du terrain et culture pour réinventer les villes africaines


Programme Liaisons urbaines. Vue de la structure d’ombrage de la place Chagoua, réaménagée dans le cadre du projet « Place-Fontaine de N’Djamena », N’Djamena (Tchad), 2014. Photo : Franck Houndégla
Programme Liaisons urbaines. Vue de la structure d’ombrage de la place Chagoua, réaménagée dans le cadre du projet « Place-Fontaine de N’Djamena », N’Djamena (Tchad), 2014. Photo : Franck Houndégla

Liaisons urbaines souhaitait s’inscrire dans un soutien à la société civile et aux métiers de la création. Les opérations, qui furent menées sur des sites accueillant déjà des pratiques sociales, marchandes et culturelles quotidiennes, se sont appuyés sur les interlocuteurs locaux2 à chaque étape du projet. Il apparaissait fondamental que ceux qui repensent ces espaces connaissent les modes de vie, les mentalités et la culture technique des milieux d’intervention.  Chacun des projets participait ainsi à la construction d’une expertise locale qui pourrait un jour être sollicitée pour la maintenance ou l’adaptation du site à l’évolution des usages, voire pour prendre part à de nouveaux projets de requalification d’espaces publics. Parallèlement aux réalisations d’aménagements, Liaisons urbaines a passé commande à des photographes et des vidéastes locaux, qui ont apporté leur vision sur les différents espaces et les univers abordés. Le programme a également impliqué des chercheurs en sciences humaines, à même d’éclairer les enjeux sociaux des sites d’intervention et d’analyser la réception des projets par les destinataires : utilisateurs et gestionnaires.


Programme Liaisons urbaines. Vue du mobilier conçu par Hicham Lahlou dans le cadre du projet « Jardin de jeu de Casablanca », Casablanca (Maroc), 2015. Photo : Fayssal Zaoui
Programme Liaisons urbaines. Vue du mobilier conçu par Hicham Lahlou dans le cadre du projet « Jardin de jeu de Casablanca », Casablanca (Maroc), 2015. Photo : Fayssal Zaoui

La programme a donné lieu à 5 réalisations d’ampleur raisonnable, qui ont investi des espaces de 400 à 3000 m2 de surface et engagé des budgets de conception et réalisation de 12 000 à 40 000 €. Dans un premier temps, le comité de pilotage a initié une phase pilote qui s’est déroulée à Porto-Novo (Bénin), Ndjaména (Tchad) et Casablanca (Maroc)3.

Le premier volet, intitulé « Manger à Porto Novo », a porté sur le réaménagement, en 2012 et 2013, de la place vodoun Agonsa Honto, espace cultuel et de restauration populaire de 1 000 m2 géré par une collectivité familiale dédiée au culte vodoun4. Le deuxième volet, « Places-fontaines de N’Djamena » a donné lieu à la requalification en 2013-2014 de la place de Chagoua5, espace de quartier et pôle d’activités économiques et culturelles organisé autour d’activités de distribution de l’eau6.  Le troisième volet, « Jardins de jeux à Casablanca » a pris place en 2014-2015 dans le quartier populaire de Sidi Moumen, au sein d’une opération de construction de logements collectifs en copropriété. Il a consisté en la transformation d’un terre-plein minéral en un jardin de jeux intergénérationnel7.


Programme Liaisons urbaines. Vue du parc Hédi Chaker réaménagé, Carthage (Tunisie), 2016. Photo : agence DZETA
Programme Liaisons urbaines. Vue du parc Hédi Chaker réaménagé, Carthage (Tunisie), 2016. Photo : agence DZETA

Les résultats de cette phase pilote suscitèrent des demandes d’expertise de la part de porteurs de projets implantés dans d’autres villes africaines et qui souhaitaient engager une démarche de transformation d’un espace public. Ainsi, Liaisons urbaines se poursuivit à Carthage, en 2016, avec le réaménagement du Parc Hédi Chaker à Carthage8, puis sur l’île de Gorée, en 2016 et 2017, pour la requalification d’une placette accueillant des activités marchandes, nommée « place du marché des jeunes filles9. Ces 5 projets ont suivi des étapes de travail identiques: études spatiales et diagnostic ; projet ; travaux. Diversifiées par les sujets, les enjeux et les formes bâties, ces réalisations ont en commun d’associer renouvellement esthétique et confort d’usage. Elles intègrent par exemple des structures d’ombrage et de protection aux intempéries, des dispositifs d’écoulement des eaux et des mobiliers d’assise.


Mobilisation locale et postérité des projets de liaison urbaine

Chacun des projets a suscité une forte mobilisation locale. Les habitants ont apprécié que nos nombreuses discussions aboutissent rapidement à des actions concrètes. Ils ont également remarqué le soin qui avait été apporté aux réalisations. Parallèlement, les designers, architectes et artistes plasticiens ont été surpris par la reconnaissance populaire qui fut accordée à leur travail. Pour certain.e.s, c’était la première fois que des habitants modestes, et étrangers au monde artistique, les félicitaient. À Porto-Novo, le projet a permis d’améliorer le fonctionnement spatial et l’image publique de la place. À Ndjaména, les activités 10 se sont réinstallées dans un cadre plus propre et confortable. Leur cohabitation est devenue aussi plus aisée. 


Programme Liaisons urbaines. Vue de la place Agonsa Honto Vodoun avant et après les travaux de réaménagement, Porto-Novo (Bénin), 2013. Photo : Franck Houndégla
Programme Liaisons urbaines. Vue de la place Agonsa Honto Vodoun avant et après les travaux de réaménagement, Porto-Novo (Bénin), 2013. Photo : Franck Houndégla
Programme Liaisons urbaines. Vue de la place Chagoua avant et après les travaux de réaménagement, N’Djamena (Tchad), 2014. Photo : Franck Houndégla
Programme Liaisons urbaines. Vue de la place Chagoua avant et après les travaux de réaménagement, N’Djamena (Tchad), 2014. Photo : Franck Houndégla

À Casablanca, le jardin de jeux a été victime de son succès. La fréquentation étant trop intense, le partenaire local du projet et gestionnaire du site — la Fondation Alliances — et certains habitants ont décidé de fermer temporairement le jardin puis de créer un accès limité pour qu’il accueille un nombre raisonnable d’enfants en même temps.

L’appropriation par les destinataires des espaces requalifiés fut d’une façon générale extrêmement rapide, que ce soit pour des raisons économiques (nécessité de reprendre au plus vite une activité marchande) ou du fait que l’intervention répondait à un manque flagrant en équipements de loisir.


Le programme a connu une diffusion à la fois transafricaine (dans 5 villes) et locale. Par exemple, à Porto-Novo, le travail de requalification de la place vodoun s’est ensuite diffusé dans la ville. Il a inspiré la naissance du programme Éclosions urbaines qui a permis de requalifier à ce jour une quinzaine de places vodoun de la ville11. La question de la diffusion des modèles est intéressante à poser concernant ces actions qui agissent à l’échelle locale. 

Si une initiative est perçue comme pertinente, elle pourra faire office de modèle qui sera adapté à d’autres sites. Les réplications et adaptations d’un modèle peuvent générer progressivement un maillage urbain de petits espaces publics. Un exemple remarquable est le projet mis en œuvre à Amsterdam par l’architecte néerlandais Aldo van Eyck à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Il conçut un réseau d’espaces de jeux, tous différents les uns des autres, agencés à partir de structures tubulaires12.


Programme Liaisons urbaines + Fondation Dapper. Vue des micro-architectures conçues par la designer Bibi Seck dans le cadre du réaménagement de la Place du Marché des Jeunes Filles à Gorée (Sénégal). Photo : Bibi Seck, 2017
Programme Liaisons urbaines + Fondation Dapper. Vue des micro-architectures conçues par la designer Bibi Seck dans le cadre du réaménagement de la Place du Marché des Jeunes Filles à Gorée (Sénégal). Photo : Bibi Seck, 2017

Liaisons urbaines a connu une certaine visibilité médiatique, qui s’est manifestée par de nombreuses publications dans la presse spécialisée et de fréquentes invitations à des événements consacrés aux questions urbaines. Les limites de Liaisons urbaines se situent dans son statut de programme pilote ou de programme prototype. Destiné à impulser des dynamiques et à susciter des inspirations, il n’avait pas pour mission d’assurer le suivi du fonctionnement des sites après leur livraison, que ce soit en terme d’organisation, de maintenance ou de financement. Le rôle de la gouvernance locale fut donc crucial. Elle s’est structurée au cas par cas selon le projet et parfois de façon empirique13.


Liaisons Urbaines a démontré que des interventions à petite échelle peuvent transformer les villes et influencer les politiques urbaines futures

L’objectif de ce programme, certes modeste, était de sensibiliser les pouvoirs publics et les aménageurs au soin à apporter à la qualité d’usage et esthétique des espaces du quotidien dans un contexte de mutations urbaines rapides. Il était aussi de montrer qu’il était possible de mener des  actions de terrain concrètes, rapides et peu onéreuses pour améliorer le cadre de vie urbain. Il s’agissait aussi, à travers ces projets, de valoriser la place de la création en Afrique, en faisant se rencontrer des habitants, des décideurs des villes et des concepteurs : artistes plasticiens, designers, et architectes.



Le programme a permis de requalifier des sites qui accueillaient déjà des pratiques sociales. Il ne s’agissait pas en effet de créer des espaces publics ex-nihilo ni de bouleverser l’existant, mais d’accompagner le déjà-là avec les outils de la création spatiale. Nous avons tenté d’élaborer chaque projet en cohérence avec l’identité du site, les usages qu’il accueille et les nouveaux besoins exprimés par les destinataires. Ce programme pilote basé sur des expérimentations à l’échelle 1, n’avait pas pour objet de se pérenniser. La dernière opération s’est déroulée en 2017.  On peut cependant constater que les principes mis en place par Liaisons urbaines se sont en partie diffusés et ont été déclencheurs d’autres projets de requalification d’espaces publics.

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